VIVRE ENSEMBLE L'INTERRELIGIEUX Identités religieuses: repli ou ouverture? Une rencontre interreligieuse à Genève 12-14 novembre 2005 |
LES RELIGIONS : FORTERESSES IDENTITAIRES Y a-t-il des sources auxquelles nous puissions puiser le sens et l’intégralité de nos vies? Existe-t-il des ressources spirituelles qui puissent nourrir et enrichir nos vies dans ce monde complexe, pluraliste et en mutation constante? Telles sont les questions soulevées de nos jours, non seulement par ceux qui se réclament de traditions religieuses, mais aussi par les scientifiques, les politiciens, les économistes, les milieux d’affaires et tous ceux qui constatent le vide d’une existence humaine privée d’objectifs et d’orientation. Les jeunes, en particulier, réclament une vision nouvelle, centrée sur des valeurs propres à donner un sens à l’existence humaine. Cet appel vient de ceux qui ont perdu confiance en une vie vouée uniquement à l’accumulation des richesses et du pouvoir; ils constatent combien est futile la cupidité qui devient toujours plus souvent la motivation première des actions humaines. Notre génération est confrontée à une quête désespérée de sens. Elle manifeste une aspiration profonde à la spiritualité. De nombreux groupes de la communauté humaine ressentent le besoin de construire la vie sur des fondements nouveaux. Le recours aux religions Tout naturellement, nombreuses sont les personnes qui se tournent vers les traditions religieuses pour y trouver les ressources et les valeurs spirituelles susceptibles de contribuer à édifier la communauté humaine sur des fondements plus solides. Toutefois, nous reconnaissons aussi avec tristesse l’ambiguïté de toutes nos traditions, qu’elles soient mouvements ou institutions, qui ont leur part des faiblesses de la vie humaine. De nos jours, bien des jeunes sont insatisfaits de ce qu’ils considèrent comme la rigidité de la religion institutionnalisée et son incapacité à réagir rapidement aux défis de l’existence quotidienne. Beaucoup sont choqués par le manque d’hospitalité mutuelle entre nos traditions, qui nous empêche de collaborer. Ils sont irrités par l’importance accordée aux doctrines et aux dogmes et par l’indifférence manifestée à l’égard de l’expression sincère de leur spiritualité sous des formes non traditionnelles. Des phénomènes encore beaucoup plus préoccupants pour bien des gens sont l’apparition de groupes extrémistes et militants dans la plupart de nos traditions, et le recours abusif à la religion et au sentiment religieux dans le cadre des conflits, du terrorisme et de la guerre. Alors que la connaissance réciproque de nos traditions religieuses s’approfondit parce que nous vivons proches les uns des autres et que nous nous rencontrons dans la vie quotidienne, on assiste à une désillusion croissante face à la manière exclusiviste dont de nombreuses traditions religieuses sont conçues, enseignées et pratiquées. Si nous sommes capables de nous rencontrer, d’avoir des relations, de travailler et de coexister dans notre vie quotidienne, qu’y a-t-il dans notre manière de nous concevoir sur le plan religieux qui nous tienne à l’écart les uns des autres? Les murs qui séparent les religions seront-ils les derniers à s’écrouler? A la redécouverte de nous-mêmes Au cours des dernières décennies, heureusement, nous avons commencé à nous découvrir les uns les autres comme des personnes qui souhaitent, de diverses manières, rechercher les valeurs ultimes de l’existence, y réagir et nous y rattacher. Nous voyons que les autres, comme nous, sont en quête d’objectifs religieux et de valeurs morales. En nous rapprochant, nous reconnaissons que nous devons découvrir les autres et être découverts par eux. Nous voyons aussi combien il importe que les autres nous connaissent. Nous avons commencé à apprécier le trésor de la spiritualité et des valeurs dont nous nous enrichissons mutuellement et dont nous enrichissons nos vies. Certains trouvent même fructueux de recourir aux richesses des autres traditions et de choisir librement la voie spirituelle qu’ils veulent suivre. Nous ne considérons plus les religions comme des forteresses à défendre, mais comme des sources spirituelles auxquelles nous nous désaltérons. Nous sommes profondément touchés par l’interdépendance de toutes choses et par la manière dont chacun d’entre nous contribue à faire en sorte que la vie se manifeste dans sa diversité et son intégralité. Nous avons commencé à considérer l’autre non pas comme un étranger à redouter, mais comme un compagnon de pèlerinage à serrer dans nos bras; non pas comme quelqu’un qu’il s’agit de transformer pour qu’il nous ressemble, mais comme une personne qui doit être acceptée avec ce qui fait sa différence et avec tous les dons de la foi, de la tradition et de la spiritualité qu’elle nous apporte. Nous sommes conscients des limites humaines, qui conditionnent nos formes d’expression religieuse. Nous avons redécouvert que l’esprit et le langage humains ne peuvent suffire à comprendre pleinement la vie et son objectif ultime. Nous sommes donc devenus plus conscients de la nécessité d’être humbles. Nous reconnaissons qu’il ne nous appartient pas de formuler des prétentions absolues, que les exclusives fondées sur de telles prétentions sont absurdes et qu’il est dangereux de nous considérer les uns les autres comme des communautés rivales. Nous considérons toujours plus les vérités proclamées par d’autres traditions religieuses non pas comme des menaces, mais comme des sources d’inspiration; non pas comme des affirmations à réfuter, mais comme des convictions à respecter et à comprendre; non pas comme des murs de séparation, mais comme des sujets de discussion et de recherche. Car nous réalisons que de nos jours, la seule manière d’être religieux, c’est d’être interreligieux et que nous avons besoin les uns des autres pour affronter les défis qui se posent à nous tous. Notre enracinement Pourtant, nous ne considérons pas les engagements religieux particuliers comme quelque chose qu’il faudrait combattre et surmonter. En fait, nous reconnaissons que chaque personne a le droit d’être enracinée dans une tradition religieuse, de s’en nourrir et d’y trouver son identité individuelle et collective. Mais nous constatons combien il importe d’abaisser les barrières entre les religions, afin que les individus et les communautés puissent bénéficier des richesses que les traditions religieuses apportent dans notre vie commune. Religion et transformation Nous ne considérons pas les religions comme des réalités statiques: pour nous les traditions religieuses sont comme des fleuves, symboles à la fois de continuité et de changement – toujours les mêmes et pourtant toujours nouvelles, alimentées par des courants qui ne tarissent jamais. Partie intégrante de la culture et de la vie, la religion est un processus dynamique. C’est pourquoi nous considérons non seulement que nous possédons un héritage et que nous en tenons compte, mais aussi que nous créons des idées et des idéaux qui modèleront notre avenir. Les religions sont respectées et préservées, non seulement en tant que doctrines et dogmes mais aussi en tant que pratiques, et pour leur capacité à transformer nos vies de l’intérieur. Lorsque les doctrines religieuses ne sont pas en accord avec une spiritualité active mais qu’elles ne sont considérées que comme des acquis intellectuels, elles cessent d’être des forces de guérison pour le monde; comme on l’a dit, dans nos existences, le plus long voyage est celui qui conduit de nos têtes à nos cœurs. Lorsque la vie humaine n’est pas plongée dans les eaux profondes de la paix et de la tranquillité intérieures, sources de toute compassion, elle est ballottée çà et là par les tempêtes de la haine, de l’ignorance et de la violence. En fait, une bonne partie des bouleversements dont nous sommes témoins à l’heure actuelle pourraient provenir d’un manque de tranquillité intérieure. La recherche du sens, au delà des croyances religieuses dogmatiques, à laquelle nous voyons tant de jeunes se livrer pourrait bien indiquer l’aspiration à une spiritualité intérieure. Nous n’aimerons pas les autres si nous n’apprenons pas à nous aimer nous-mêmes; nous ne rechercherons pas la paix tant que nous ne serons pas en paix avec nous-mêmes. Religion et responsabilité L’appel à la transformation intérieure peut facilement passer pour un appel à se désengager du monde: c’est là un danger dont nous avons conscience. Mais nos traditions religieuses mettent l’accent sur la relation étroite qui existe entre la transformation intérieure et la compassion. Nous reconnaissons l’importance des dimensions rationnelles et expérimentales, contemplatives et actives, individuelles et sociales de la vie et de l’engagement religieux. Une tradition religieuse, une personne ou une communauté qui n’offrent pas les ressources, l’énergie, les valeurs éthiques et l’engagement nécessaires à l’évolution de la société vers plus de justice et de paix perdent tout crédit aux yeux du monde et des jeunes générations. Education religieuse C’est pourquoi nous affirmons l’importance capitale de l’éducation religieuse pour la transmission des trésors de notre héritage d’une génération à l’autre. Il importe que chaque communauté religieuse comprenne la nécessité de préparer les jeunes à participer à la transformation permanente de leur héritage. Le fait d’apprécier à leur juste valeur les richesses de notre tradition est un atout pour tous ceux qui veulent édifier la paix dans la société. Nous souhaitons aussi un processus d’apprentissage qui suscite une attitude ouverte et compatissante à l’égard des autres, sur la base de nos convictions religieuses. Nous reconnaissons aussi l’importance d’une compréhension mutuelle avertie de nos traditions religieuses, afin que nous ne tirions pas nos représentations de l’autre de préjugés usés ni des images déformées données par les médias. Nous sommes convaincus qu’aucune tradition religieuse ne considère la violence comme une vertu ou comme une valeur religieuse, et nous savons que la violence n’est jamais l’élément essentiel d’une religion. Au contraire, toutes nos traditions mettent l’accent sur l’amour, la compassion et la coexistence pacifique. C’est pourquoi nous nous refusons à associer la violence aux religions et que nous aspirons à mettre en œuvre le potentiel de paix et de non-violence qui se trouve au cœur même de nos traditions. Nous reconnaissons que les défis que nous affrontons dans le monde sont trop grands pour que l’une ou l’autre de nos traditions puisse y faire face seule, et que nous avons besoin les uns des autres pour essayer de les relever. C’est pourquoi nous ne devons pas faire séparément ce que nous pouvons faire ensemble. C’est en agissant ensemble que nous nous découvrirons les uns les autres, et c’est en nous engageant ensemble que nous grandirons. C’est pourquoi nous formulons les affirmations et engagements suivants: Nous affirmons que l’humanité, avec ses nombreux peuples, nations, races, couleurs, cultures et traditions religieuses, constitue une seule famille humaine. Nous affirmons qu’au cœur de toutes nos traditions religieuses se trouvent l’amour, la compassion, le renoncement et les valeurs qui forment la base de la vie et de la vie communautaire. Nous affirmons que les conflits, la violence et la guerre sont incompatibles avec nos doctrines religieuses et qu’aucune de nos traditions religieuses ne préconise le règlement des conflits par la violence. Nous affirmons que la discrimination pour des raisons de race, de caste, de statut social, de capacités physiques ou mentales, d’appartenance ethnique, de sexe, etc. est incompatible avec toutes nos doctrines religieuses. Nous affirmons que la justice et l’équité sont au cœur de toute vie religieuse, et que la pauvreté, les privations, la faim et la maladie sont des forces néfastes à la dignité et au potentiel humains. Nous affirmons les droits des jeunes et des enfants et reconnaissons leur contribution à la compréhension et à la pratique de la vie religieuse. On a dit que même un voyage de mille kilomètres commence par un seul pas. Nous considérons ces engagements comme des pas que nous faisons en direction de la vision d’un monde vivant dans la justice et dans la paix. Nous appelons toutes les communautés religieuses à prendre des engagements semblables pour faire avancer la vision d’une spiritualité qui apporterait la guérison et l’intégralité à notre monde brisé. * Ce texte a été préparé par un petit groupe de personnes de différentes religions convoqué par le COE: à savoir une religieuse bouddhiste suisse, une jeune femme musulmane d'Iran, un éducateur juif d'Israël, un professeur hindou originaire de Trinidad et des Etats-Unis et un professeur de sciences des religions du Sri Lanka. Leurs expériences diverses ont enrichi le débat sur la vie religieuse aujourd'hui et ont permis l'émergence d'autres perspectives. |